samedi 22 février 2014

Une fille sans Far West

J'ai toujours aimé le western, ce cinéma où les scénarios d'une grande simplicité - des bons, des méchants, des indiens, des bandits...  le tout dans de grands espaces poussiéreux que je suis d'ailleurs allée voir sur place ! Ces récits ne sont, tout comme la plupart des livrets d'opéra, qu'un prétexte à mettre devant la caméra de belles images, des chevauchées éperdues, de l'héroïsme, des caractères bien trempés... l'ensemble nappé dans une mélodie forte et mélancolique.

Puccini avait dû avoir la prescience de ce que le cinéma américain produirait dans le futur, lorsqu'il composa en 1910 son opéra La Fanciulla del West. Il jeta les ingrédients dans son piano et, avec un savant dosage de créativité, il en ressortit la partition d'une oeuvre qui s'ancre magistralement dans ce début de XXème siècle. Son goût des sonorités exotiques l'entraîne à utiliser les ressorts rythmiques du cru en y superposant une magistrale orchestration chatoyante, énergique et lumineuse. S'y ajoutent les belles pages de choeurs mélodiques rappelant les grands espaces et les interventions sporadiques comme Puccini seul sut les composer.


Nikolaus Lehnhoff a effacé l'imagerie des grandes plaines balayées par le vent - vent pourtant bien présent dans la partition au second acte - et installe l'action dans un bar louche new-yorkais en lieu et place du saloon au I, dans un mobil-home au décor fuchsia-groseille très Walt Disney qui remplace la cabane de Minnie au II et dans une casse automobile où l'amoncellement grandeur nature des Chevrolets détrône la forêt californienne et se transformera magistralement en décor rutilant et scintillant de superproduction hollywoodienne au final.

Ce parti-pris moqueur, parfois kitschissime, a le mérite d'être esthétiquement inattaquable et de permettre le déroulement de l'action sans indécence vis-à-vis de l'oeuvre. La ficelle est parfois un peu grosse et les clichés frisent le mauvais goût. Une chose est sûre, que l'on adhère ou non au concept, on ne s'ennuie pas !


La direction de Carlo Rizzi est efficace et rayonnante de tous les timbres que nécessite l'oeuvre. Il évite le clinquant et parvient, autant que faire se peut, à ne pas couvrir les voix. L'admirable orchestre de l'ONP nous enchante une fois encore.

Les nombreux rôles secondaires sont tous très convaincants. Une mention particulière à Alexandre Duhamel dans la balade de Jake Wallace - seule note blanche dans tout ce noir, rappelant un peu Joe Dassin. Egalement à Roman Sadnik pour sa prestation dans Nick le barman.

Claudio Sgura



Le shérif Jack Rance est incarné, avec une belle noirceur, par le baryton Claudio Sgura. Son chant est élégant et fluide, peut-être un peu trop, et son émission vocale ne parvient pas toujours à emplir le vaisseau Bastille.





Marco Berti



Dans le rôle du bandit au grand coeur, Marco Berti est un Dick Johnson à l'ampleur fracassante qui ne s'embarrasse pas trop de style. Mais c'est efficace, il ne manque pas une note, et s'il reste un peu figé en chantant, son air
"ch'ella mi creda libero et lontano" ("qu'elle me croit libre et loin") au troisième acte ne manque pas de panache.




Nina Stemme
Reste le rôle titre. La soprano suédoise Nina Stemme ne déçoit pas ceux qui, comme moi, sont venus pour l'entendre. A l'exception du contre-ut au premier acte, elle se joue des écueils nombreux de cette partition. Son timbre garde sa rondeur et son velouté même en passant le son volumineux de l'orchestre. Sa Minnie sait être vaillante, courageuse et déterminée tout en conservant charme et tendresse.


En résumé, une oeuvre trop méconnue à découvrir ou à redécouvrir, une production kitsch non dépourvue de créativité ni d'intérêt même si tout n'est pas réussi et une distribution d'un excellent niveau.




mercredi 19 février 2014

Pelléas et Mélisande à l'Opéra Comique - 17 février 2014

Ce lundi, je retrouvai avec, comme toujours, une certaine émotion, la Salle Favart qui vit mes premiers émois lyriques.

A l'affiche : Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, dans la reprise de la production de 2010. Un bonheur musical auquel participèrent la distribution homogène de grande qualité et la direction d'orchestre très étudiée de Louis Langrée.

Stéphane Braunschweig
Grâce à la très précise direction d'acteurs de Stéphane Braunschweig, chacune des scènes se hisse à un excellent niveau et la rend dramatiquement captivante. Le plateau en ellipse figurant tous les éléments extérieurs, avec phare pour construction ou sans phare laissant place à la très profonde fontaine, est une bonne idée puisqu'il permet le déroulement fluide des différentes scènes : parc et fontaine, grotte et souterrain. Etait-il, cependant, utile d'utiliser le modèle réduit du décor pour la scène "de la chevelure" ? Cela oblige les deux chanteurs à des contorsions multiples pour parvenir à se maintenir ensemble sur un si petit espace, au risque d'ôter à la scène sa magie... On échappe au ridicule de justesse.

Pour les intérieurs, les hauts murs à claire-voie, filtrant l'éclairage en lamelles lumineuses sont, eux, du meilleur effet.

Sylvie-Brunet-Grupposo (Geneviève), Phillip Addis (Pelléas) et Karen Vourc'h (Mélisande) sont les seuls chanteurs subsistant de la production de 2010.
Sylvie Brunet-Grupposo




La mezzo française est un véritable luxe dans la rôle de Geneviève et sa lecture de la lettre du premier acte
est un réel bonheur, même si le timbre est encore un peu trop jeune pour cet emploi.


Jérôme Varnier



Jérôme Varnier a ébloui le public par la qualité de son phrasé, sa présence scénique et vocale imposante, son large timbre de basse au chant d'un style impeccable. Son Arkel est un grand cru.



Laurent Alvaro




Laurent Alvaro nous a livré un Golaud tourmenté, au timbre sombre d'une belle ampleur.






Karen Vourc'h - Phillip Addis

Le couple Addis/Vourc'h fonctionne admirablement. 


La belle voix du baryton canadien et son excellente prononciation façonnent un Pelléas un peu onirique, un peu envoûté, qui semble ne pas réaliser vraiment ce qui lui arrive et ce qui risque d'en advenir.
Phillip Addis
Karen Vourc'h est une Mélisande charmeuse par essence, troublante, femme-enfant juste ce qu'il faut mais dont on perçoit parfaitement la mélancolie persistante qu'elle porte en elle. Vocalement, elle parvient à "dire" les phrases courtes et un peu infantiles des dialogues et à "chanter" les lignes mélodiques plus lyriques. Cela donne consistance à ce personnage éthéré et permet à la chanteuse de s'exprimer pleinement avec les moyens vocaux qui sont les siens.
Karen Vourc'h
Louis Langrée
L'impeccable direction de Louis Langrée laisse s'exprimer pleinement les divers climats de la musique si riche de cette oeuvre de Debussy. Il en souligne parfaitement les élans, les charmes et les sonorités. J'ai cependant un peu regretté que ces sonorités n'aient pas pu être mieux mises en valeur par cet Orchestre des Champs-Elysées dont les instruments "d'époque" ne livrent pas à mes oreilles toute la brillance qu'elles en attendaient.



Une très belle soirée d'opéra dans tous les cas ! Si vous le pouvez, allez à l'Opéra Comique voir Pelléas et Mélisante : 19, 21 et 25 février à 20 h, 23 février à 15 h.






samedi 1 février 2014

"Ah ! Qu'il est loin ce jour plein d'intime douceur..."

Oh oui, il est très loin ce souvenir extasié du Werther fantastique de 2010 ! Plusieurs raisons à cette grande déception.

La première et la principale, Roberto Alagna ne chantait pas ce 29 janvier à Bastille. Il n'était pas malade, il s'était simplement rendu auprès de son épouse qui accoucha, à 13 h 44 très précises, de Maléna. Heureuse vie au bébé et félicitations aux parents.

Cependant, s'il m'est permis une remarque sans choquer, une naissance on sait sauf incident neuf mois avant, à quelle période elle aura lieu. Il était donc possible de prévoir cet accouchement à Paris où d'excellentes maternités pouvaient accueillir la maman... Le papa, dans ce contexte, aurait pu tenir son engagement vis à vis de l'ONP et, surtout, vis à vis de son public. Mais non. Cela s'est passé trop loin (Pologne ?), suffisamment en tout cas pour que Roberto ne puisse pas revenir assurer son contrat.

Il a donc manqué l'essentiel à cette soirée et cela s'est ressenti jusque dans l'inattention du public.

Hélène Guillemette
Le talent d'Hélène Guillemette, Sophie au timbre aérien et à la présence joyeuse,


celui tout en style et en phrasé de Jean-François
Jean-François Lapointe
Lapointe
donnant au rôle d'Albert une grande élégance




et l'excellente prestation de Karine Deshayes, Charlotte aux volumineux aigus et au timbre plein de douceur, a qui il manque peut-être un peu d'ampleur dans les graves... tout cela n'a pas suffit pour ne pas regretter le lyrisme, le phrasé et le timbre ensoleillé de Roberto.
Karine Deshayes
Luca Lombardo



Car si Luca Lombardo, qui assuma vaillamment le périlleux remplacement du ténor français dans ce rôle si écrasant, a donné le meilleur de lui-même, ce meilleur était à des lieues des qualités requises et attendues à l'ONP.







Michel Plasson et l'Orchestre ont, lorsqu'ils n'avaient pas à s'adapter aux accélérations de tempo du ténor à bout de souffle, réussi à restituer une partie de l'atmosphère sonore qui avait su sublimer cette partition en 2010.

Quant à la très belle mise en scène de Benoît Jacquot, elle avait perdu sa rigoureuse direction d'acteurs, faite de frôlements de mains, de regards éperdus, d'attitudes passionnées et d'infinie douleur.

L'alchimie du quatuor Jacquot-Plasson-Koch-Kaufmann n'est pas transposable et je n'espérais pas revivre les mêmes sensations enivrantes. Mais je pensais en savourer d'autres, différentes et chargées de quelques émotions fortes.

L'arrivée de Maléna m'en a privée !

Benoît Jacquot
             
                      Michel Plasson












Sophie Koch

Jonas Kaufmann


dimanche 19 janvier 2014

Un trio de trios au Louvre

Jean-Frédéric Neuburger



C'est la musique de chambre qui a habité le dernier jour de l'année 2013 et c'est elle encore qui a fait l'objet du premier concert auquel le hasard et la générosité d'une amie m'ont permis d'assister le 10 janvier dernier dans l'Auditorium du Louvre.






Sarah Nemtanu

Cette soirée s'inscrivait dans un cycle de sept où le pianiste Jean-Frédéric Neuburger "recevait ses amis". Ce soir-là, il s'agissait de Sarah Nemtanu (violon) et Christophe Morin (violoncelle). Tous trois nous proposaient les premiers trios de Friedrich Gernsheim (1839-1916), Robert Schumann (1810-1856) et Johannes Brahms (1833-1897) :

  • premier trio en fa majeur op. 18 - Schumann en 1847
  • premier trio en ré mineur op. 63- Gernsheim en 1873
  • premier trio en si majeur op. 8 - Brahms en 1833 (remanié en 1891).
Christophe Morin
Il est à noter que les trois opus de ces compositions ont été composés à peu près à mi-parcours de la vie des compositeurs. Pour tous les trois, une première exploration du genre. Schumann bouscule l'écriture chambriste et imprime un style romantique qui restera longtemps une référence. 

Dans la lignée, Brahms compose à son tour son premier trio, qu'il remaniera en 1891. Ainsi, d'une oeuvre écrite dans l'insouciance de la jeunesse, Brahms saura, en la simplifiant, en la raccourcissant d'un tiers, lui conserver sa juvénile ardeur tout en lui conférant une maturité propre à sa vision de cette époque.

Gernsheim reste dans les mêmes dispositions d'esprit et d'ambiance en se frottant au genre. Il illustre la "culture du beau" au XIXème siècle qui aime les codes, le chant, l'ouvrage bien faite et non pas celle qui expérimente et perturbe.

Nos trois magnifiques interprètes vont transcender cette musique et nous plonger, à chaque trio, dans cette ambiance énergique et sombre, passionnée et enflammée, emplie d'instants suspendus et d'autres féeriques. les trois instruments exposeront tour à tour leur sonorité et se répondront en dialogues animés ou d'un grand calme.


Tous trois ont offert au public, particulièrement attentif, de l'Auditorium du Louvre, un concert de grande qualité et de grande émotion.

vendredi 3 janvier 2014

Prélude au réveillon à La Loingtaine

Après une année musicale 2013 qui nous réserva des émotions diverses et mélangées, tant en spectacles vivants qu'en retransmissions cinématographiques, que je vous remercie vivement d'avoir si fidèlement suivies sur ce blog et en préambule au réveillon de la Saint-Sylvestre, nous assistions quelques amis et moi au dernier concert de l'année à La Loingtaine.

Autour de Masako Saulière, la très sympathique, talentueuse et chaleureuse Bande de La Loingtaine rassemblait pour l’événement

  • Aki Saulière, sa fille, violoniste au sein de l'Orchestre de Chambre d'Europe et du quatuor Capuçon
  • Gordan Nikolitch, violoniste serbe, concertiste, chambriste
  • David Quiggle, altiste américain, membre du Quatuor Casals
  • Raphael Bell, violoncelliste américain, chambriste et concertiste

A ces quatre excellents musiciens, il convient d'ajouter pour ce concert, le clarinettiste britannique Matthew Hunt, chambriste et concertiste qui nous gratifia dans le programme de ce concert d'une très belle interprétation du Quintette pour clarinette et cordes de Brahms en si mineur - Op. 115.


Après un bref entracte, Céline Flamen, violoncelliste, complétait la formation à cordes pour le superbe quintette à cordes en ut majeur - Op. 163-D.956 de Franz Schubert.





On a pu mesurer la qualité d'interprétation des musiciens au silence à la fois imprégné et respectueux qui suivit l'adagio. Il faut dire que cette longue plainte du premier violon, scandée par les pizz du second violoncelle et maintenu à bout d'archets par les trois autres musiciens, est incroyablement magnifique et déchirante ! De vifs applaudissements ont salué la très belle interprétation des quatre mouvements par La Bande de La Loingtaine et ses Amis.

Nous avons félicité les musiciens autour d'un thé avant de nous rendre tous vers nos dîners respectifs qui nous ont irrémédiablement menés au 1er janvier 2014 !

vendredi 20 décembre 2013

Dialogues des Carmélites au TCE


Il est réducteur de penser que "Dialogues des Carmélites" n'est qu'une illustration des usages du Carmel et du martyr des carmélites sous la Terreur.

Bernanos et Poulenc nous proposent de bien plus vastes et plus intéressantes réflexions dans l'univers conventuel et dans l'âme des personnages sous les voiles des carmélites.


Olivier Py, dans sa mise en scène rigoureuse et crépusculaire, nous en offre une large palette grâce à une direction d'actrices qui brandissent leur foi comme un étendard et comme paravent à toute atteinte extérieure. Mais, le moment venu, cette foi sera la force de leur martyr.


Le décor tout en simplicité sait nous révéler les divers lieux de l'enfermement :

  • l'hôtel particulier du Marquis de la Force qui recèle des siècles de conventions incapables de nourrir l'esprit fébrile de sa fille, Blanche, qui n'arrive pas à imaginer sa place dans cette société
  • le Carmel où elle se réfugie, croyant trouver la sérénité et ne rencontrant que le doute sans être débarrassée de sa peur viscérale
  • la cellule où Mme de Croissy vit une agonie si proche de celle du Christ qu'elle étendra ses bras en croix dans l'attitude du Sauveur
  • la prison où s'exacerbe l'oppressante certitude qu'aucune échappatoire ne viendra modifier la sentence finale.
Olivier Py maîtrise tout cela parfaitement et distribue à chacune des cinq personnalités l'incarnation qui lui est propre :
  • l'incandescence radieuse de Constance
  • la force orgueilleuse et la rigueur de Mère Marie
  • l'agonisante Mme de Croissy, au pied du mur dans son difficile et inéluctable rendez-vous avec Dieu
  • la lumineuse grandeur d'âme de Mme Lidoine
  • la grande faiblesse qui met Blanche en perpétuelle perdition, sauvée in extremis de son propre mépris.
Olivier Py nous révèle également que Constance irradie et attire Blanche, que Mère Marie aspire Blanche vers le haut, que Blanche se laisse diriger par Mère Marie (physiquement, Py l'accroche à l'épaule de Mère Marie plusieurs fois), Mme Lidoine s'impose à "ses filles" tout en douceur et efface l'influence de Mère Marie auprès d'elles.

Très bien, également, les tableaux vivants des Ecritures qui ponctuent la vie des Carmélites (Annonciation, Nativité, Passion). N'utilisant que les accessoires-symboles, chaque tableau est une image fugitive et très simple à la manière des tableaux des Primitifs.

D'une manière générale, au niveau vocal, cette distribution impressionnante est à qualifier d'excellente. J'oserai toutefois d'infimes réserves.



La direction de Jérémie Rohrer imprime à l'Orchestre Philharmonia un tempo vif, constant qui rajeunit la partition, révélant la dissonance. Les pupitres des vents ne le suivent parfois que difficilement.




Les rôles masculins, forcément secondaires dans cette partition, sont globalement excellents. Mention particulière à la diction et à la belle ampleur de la basse Philippe Rouillon en Marquis de la Force et à François Piolino, prêtre-confesseur du couvent, très convaincant vocalement et scéniquement.
Salut de Philippe Rouillon

R. Plowright ici à droite
Théâtralement, Rosalind Plowright (soprano d'origine) réussit une performance incontestable, rehaussée
par la vision en surplomb que nous avons de son lit d'agonie. Vocalement, ce rôle de contralto l'oblige à utiliser au moins trois registres, trois voix différentes dont elle ne maîtrise pas les liens de passage qui devraient les relier. Il en résulte - au moins pour moi - un grand inconfort d'écoute.



S. Koch entre AC Gillet et J. Rohrer
La voix de Sophie Koch gagne en sûreté dans l'aigu. Elle s'impose avec talent dans le rôle de Mère Marie qui est écrit pour un "Grand Lyrique" selon la partition que j'aie pour quelques temps en ma possession. La mezzo-soprano qu'elle est toujours parvient à dominer la tessiture du rôle. Il m'a toutefois semblé que son timbre y perdait en rondeur. Belle prestation d'ensemble cependant avec une belle présence scénique, à la fois fière face à la Seconde Prieure et presque maternelle avec Blanche.

V. Gens, 3ème en partant de droite
Grande admiratrice de Régine Crespin, j'ai bien sûr dans l'oreille son incomparable Mme Lidoine à la diction parfaite, assise sur le velours de son timbre.
J'ai cependant été tout à fait séduite par l'élégance radieuse du chant de Véronique Gens. L'air d'entrée au III où Mme Lidoine rassure "ses filles après cette première nuit de prison..." recélait toute la sérénité voulue, une grande musicalité et beaucoup de tendresse. Un très beau moment.


Je ne sais si nous devions regretter Sandrine Piau,souffrante. Très certainement. Il convient cependant de souligner que nous n'avons eu qu'à nous réjouir d'avoir pu, pour cette série de représentations, trouver dans le panel actuel de chanteuses possibles, les voix et les talents d'un grand niveau dans le réservoir du chant francophone. En effet, Anne-Catherine Gillet et Sandrine Devielle se sont succédées pour la remplacer, avec un égal bonheur.
Anne-Catherine Gillet

Anne-Catherine Gillet, qui a déjà endossé les doutes de Blanche tout récemment, a repris ici l'habit de Constance avec toute la juvénilité souhaitée. Elle irradie véritablement par sa vocalité sans faille, son timbre léger et coloré, sa parfaite précision. Sa tenue en scène est toujours d'un grand naturel et nous délivre un personnage lumineux, vif et léger qui n'est jamais mièvre.

J. Rohrer, Patricia Petibon, V. Gens
Mon avis a toujours été réservé vis à vis de Patricia Petibon. Ses interprétations ne m'ont jamais passionnée et je suis assez imperméable à son timbre. Je reconnais que, si bien cadrée théâtralement ici, elle livre une interprétation de grande qualité du rôle de Blanche de la Force, juste et sans effet surjoué. Vocalement, son médium s'est suffisamment élargi, tout en conservant la pureté de ses aigus.

Un cinquantenaire de la mort de Francis Poulenc, célébré de très belle manière avec cette production des "Dialogues des Carmélites" au TCE.

Un moment lyrique fort dans cette saison parisienne.



jeudi 12 décembre 2013

De Traviata en Traviata...

J'ai quasiment vécu ces quinze derniers jours en compagnie de Violetta Valery.

En effet, MEZZO Live HD puis MEZZO rediffusent la production de Covent Garden de 2009 avec Fleming, Hampson et Calleja, Pappano à la direction d'orchestre.

Ce n'est pas l'enthousiasme - mais bien plutôt le désert sur les autres chaînes - qui guida mon choix de visionner cette production, enregistrée en 2009. Je craignais les voix fatiguées de Fleming et Hampson. Il n'en fut rien, bien au contraire !

Les trois chanteurs étaient, ce soir-là, dans une forme extraordinaire, tant vocalement que scéniquement. C'était la soirée (comme cela se produit quelquefois) à laquelle il fallait assister à Londre cette année-là. J'ai été saisie par la qualité vocale de la soprano américaine, le moelleux de son timbre, ses facilités dans l'aigu et son agilité dans les vocalises. Hampson, son compatriote, retrouve là tout son talent de baryton avec un legato d'une grande stabilité et son beau timbre sur toute la tessiture. Quant à Joseph Calleja, la légèreté de son timbre et sa belle technique font merveille.

Dans une mise en scène et des décors "conventionnels de chez Conventionnel", ce fut un pur régal que de suivre cet opéra et j'y suis allée de ma larme dans la scène Violetta-Germont du premier tableau du II ainsi qu'à la fin.
Renée Fleming et Joseph Calleja dans Traviata

La direction de Pappano est sûre, lumineuse et très attentive. Un vrai régal que ceux qui reçoivent MEZZO peuvent encore voir le 19/12 à 16 h 45 et le 23/12 à 17 h.

Une grande soirée à laquelle les spectateurs londoniens ont fait une ovation debout. J'ai revu cette production une semaine plus tard avec le même plaisir et la même émotion.

J'étais donc d'autant plus curieuse d'assister à l'ouverture de la saison 2013/2014 de La Scala de Milan, le 7 décembre dernier. Quelle déception !...
La Traviata 2013 à La Scala - Acte 1
Le metteur en scène, Dimitri Tcherniakov, a confondu l'opéra de Verdi avec un mélange de la Veuve Joyeuse (Léhar) pour les scènes de salons et l'Auberge du Cheval Blanc (Benatzky) pour l'acte II. Une direction d'acteurs catastrophique, de fausses bonnes-idées, des attitudes compassées qui n'apportent rien et surtout pas d'émotion. Quant aux costumes et autres accessoires dont la pauvre Diana Damrau est affublée, ils la font ressembler à la Castafiore, la vieillissent de 15/20 ans et décrédibilisent fortement le personnage.
Diana Damrau - Traviata à La Scala

Renée Fleming (54 ans) est plus jeune et plus lumineuse, même en gros plan, que la soprano allemande (42 ans) ! Affublée d'une perruque blonde aux mèches plaquées au premier acte, d'une autre, ébouriffée celle-là au second tableau du II, les deux font ressortir sa bonne mine joufflue. Quant aux robes, elles accentuent les formes généreuses de la chanteuse, nous interdisant de croire, malgré son talent vocal, au drame qui nous est exposé.

Vocalement, Damrau chante parfaitement, avec une technique irréprochable et une facilité déconcertante. Mais cela ne suffit pas à créer une ambiance dramatique à laquelle on puisse être sensible.

Le ténor polonais Piotr Beczala et le baryton Zeljko Lucic sont insuffisants sur cette scène prestigieuse. Quant à Daniele Gatti, il ne peut s'empêcher d'alourdir et d'étirer les sons. Pappano, dans ce répertoire, lui est cent fois supérieur.

Donc, en résumé et si vous recevez MEZZO, regardez La Traviata de Covent Gerden, vous passerez un magnifique moment d'opéra !

dimanche 1 décembre 2013

Elektra de Richard Strauss à l'Opéra Bastille

Oreste, Electre et Hermès
devant la tombe d'Agamemnon
Les mille et une occupations de cet automne ont retardé la mise en ligne de mes impressions sur la représentation d'Elektra de Richard Strauss que j'ai vue à Bastille le 11 novembre dernier. Je vous les livre donc aujourd'hui.

Une magnifique soirée où, pendant 100 mn, j'ai été secouée, ébranlée, choquée mais, aussi, enchantée, transportée, chavirée, enflammée... !

Cette oeuvre, musicalement d'une force inouïe, frappe autant les oreilles que l'esprit. La tragédie grecque est sublimée par le lyrisme et la puissance dégagés par cette orchestration flamboyante.

La direction de Philippe Jordan est, une fois encore, exemplaire de lumière et de précision. Depuis l'avant-dernier rang du second balcon, j'ai perçu les interventions de certains pupitres comme autant de mini-parties solo et j'ai savouré l'intensité de la masse orchestrale qui résonne jusqu'au fond du corps. Un grand bravo au talentueux orchestre de l'Opéra National de Paris, si riche en nuances et en sonorités.





J'ai rarement été déçue par les mises en scène de Robert Carsen.

J'ai d'autant plus apprécié celle-ci que, pour une fois, les spectateurs des balcons sont, certainement, ceux qui en ont le mieux profité. Les mouvements chorégraphiques en étoile ou en déplacements géométriques étaient magiques. 




L'arrivée de Klytämnestra, vêtue de blanc sur son grand lit blanc, porté par les servants jusqu'au duo, la place résolument au-dessus du lot commun malgré son crime.


La tombe d'Agamemnon, élément central de la mise en scène, est en quelque sorte la source où Elektra prend toute sa force de résistance.

Le tout est constamment baigné par les très beaux éclairages de Carsen lui-même et de Peter Van Praet.

Une mise en scène où l'esthétisme produit l'émotion. Beaucoup - et c'était tentant - ont comparé cette production à celle de Patrice Chéreau cet été à Aix. Ils ont regretté, ici, de ne pas avoir été pris aux tripes par l'action comme on l'était par l'intensité dramatique que dégageait la production de Chéreau où le metteur en scène avait su insuffler aux chanteurs, et surtout à son Elektra, une formidable incarnation intensément dramatique.

La mise en scène de Carsen agit différemment et procure une autre émotion, produite par l'esthétisme des déplacements, les hiatus d'atmosphères, les changements de climats.

Il y a, à mon sens, de la place pour les deux partis pris et je me suis, personnellement, autant régalée de l'une que de l'autre.

Evgeny Nikitin
Ricarda Merbeth
Waltraud Meier
Côté chanteurs, écrasés par la masse orchestrale de cette oeuvre-choc, on admettra de perdre une partie de la prosodie lorsqu'ils s'expriment dans le registre médium. Cependant, au final, les différents rôles ont été très honnêtement et honorablement servis et si la distribution - très homogène de Evgeny Nikitin (Oreste) en passant par la Chrysothémis de Ricarda Merbeth et la Klytämnestra de Waltraud Meier et jusqu'à la très belle prestation de Irène Theorin en Elektra - ne nous a pas entièrement comblés, elle nous a néanmoins procuré beaucoup de plaisir et de bonheur.


Irene Theorin