vendredi 13 février 2026

Un Bal Masqué - ONP 05/02/26

Les caprices de la météo me permettent de résorber mon retard dans le partage de mes impressions artistiques de cette saison...

Après avoir eu confirmation de la distribution, c'est donc dans une salle à l'ambiance frémissante des "grands soirs" que j'ai attendu le lever de rideau sur ce Bal Masqué de G. Verdi. Créé en 1859, cet opéra vient après "Le Trouvère 1853", "La Traviata 1853", "Les Vêpres Siciliennes 1855" et "Simon Boccanegra 1857". Autant d'œuvres majeures du prolifique compositeur avec lesquelles il est difficile de la comparer. Je la trouve, pour ma part, moins enthousiasmante que ses ainées.

La mise en scène du belge Gilbert Deflo ne fait pas grand chose de cette intrigue  maintes fois remaniée pour "raison d'état" ! Les chanteurs paraissent un peu livrés à eux-mêmes dans ces décors grandiloquents dus à William Orlandi qui signe également les costumes de cette production déjà ancienne. 


L'Orchestre de l'ONP (superbe), les chœurs (toujours parfaits) et les chanteurs ont suivi la baguette dynamique et précise de la cheffe italienne Speranza Scappucci



Et cette distribution me direz-vous ? Remarquable et brillante. Les seconds rôles sont très justement et vocalement bien tenus. Christian Rodrigue Moungoungou (membre du Chœur) et Blake Denson (USA) sont à la hauteur des rôles de conspirateurs.





Le beau timbre sombre de la mezzo Elizabeth DeShong envoûte littéralement dans le rôle de Ulrica. Sa voix, ample et sans faille du grave le plus profond à l'aigu le plus vertigineux dans cette tessiture, sert à merveille une belle incarnation de la voyante. 





La soprano espagnole Sara Blanch se rit des airs acrobatiques du rôle d'Oscar, fidèle page de Riccardo. Virevoltante, la voix soutient parfaitement les aigus et la ligne de chant. Belle interprétation. 





On en arrive au trio des quinquagénaires. Ces trois-là ont frôlé les nuages, maîtrisant leur partie avec un grand talent. 




Notre Ludovic Tézier nous emporte en se jouant des pièges de la partition de ce rôle de Renato qui exige intensité dramatique, lyrisme, puissance et tenue de la voix. Le baryton français nous a donné tout cela. Magnifique !




Le ténor américain Matthew Polenzani possède une voix étendue certes, mais beaucoup trop claironnante à mon goût. Cependant, je lui reconnaît des aigus percutants, une ligne de chant impeccable même si on le perd un peu dans le grave. Son timbre très clair me gêne tout de même ainsi que son peu de présence malgré un physique avantageux et une belle vaillance. 




Je craignais un peu, pour ce rôle d'Amelia, quelques défaillances de la diva russe Anna Netrebko qui occupe les scènes lyriques depuis 1994 ! C'est avec un grand bonheur que j'ai savouré chaque phrase mélodique, chaque note filée, les graves et les aigus sans faille servis par ce timbre incroyablement rond d'un bout à l'autre de la tessiture. Sa formidable présence scénique captive l'attention dès qu'elle entre sur le plateau. On retient son souffle et on profite au maximum de l'extraordinaire chance qui nous est donnée là d'entendre ce grain moelleux dérouler pour nous tous les trésors que contient cette voix exceptionnelle. 

L'émotion nous submerge et on frissonne. Moment suspendu en ces temps si incertains... 

mardi 10 février 2026

Le très bon cru de 2026

 C’était il y a quelques semaines déjà,  devant la salle de Garnier presque remplie que les jeunes chanteurs en résidence à l’Académie de l’ONP se sont produits le mardi 20 janvier.

Titré « La Nuit et l’Amour », le programme en deux parties était particulièrement bien conçu, que ce soit par la contemporanéité des œuvres, toutes du début du XXème siècle, ou qu’il s’agisse du choix de l’enchaînement des extraits.

L’Orchestre de l’Opéra qui accompagnait les jeunes artistes était dirigé par Stéphanie Childress, cheffe franco-britannique qui fut un an en résidence à l’Académie. Le bras est sûr, la battue précise et attentive.

Côté chanteurs, on est ravis par la qualité des voix de cette cession et du, déjà, grand professionnalisme des six soprano, deux mezzo-soprano, deux ténors, un baryton et un baryton-basse.

En résidence à l’Académie depuis l’automne dernier, la soprano brésilienne Lorena Pires ouvre le concert avec un air de la cantate de Debussy « L’Enfant prodigue ». Le timbre est rond, la voix ample et l’étendue vocale large.

Le duo dit "de la fontaine", extrait de Pelléas et Mélisande du même Debussy, nous permet d'entendre Sofia Anissimova (Ukraine)et Clemens Alexander Frank (Autriche). La première, plus soprano que mezzo (pour le moment du moins), livre une belle interprétation de Mélisande, face à un Pelléas un peu mou et désincarné.

Deux scènes emblématiques des Dialogues des Carmélites  de Poulenc nous sont ensuite offertes. Celle dite "du fer à repasser" nous dévoile le timbre léger mais solide de Sima Ouahman, française d'origine irano-marocaine. La vitalité de la voix aux suraigus magnifiques s'allie à une belle présence scénique. Ce talent fait paraître un peu ternes le timbre métallique  et l'articulation paresseuse de la soprano américaine Isobel Anthony

On se retrouve ensuite dans le parloir du carmel pour le tableau qui s'ouvre sur la visite du Chevalier de la Force à sa sœur Blanche. Le ténor américano-norvégien Bergsvein Toverud possède cette voix à la fois légère et percutante qui convient parfaitement à ce rôle difficile. Avec un peu plus d'investissement de la soprano, on aurait pu y croire...

L'enchaînement Poulenc-Britten semble aller de soi. L'air de "Ellen Orford", acte 3 scène 1 de Peter Grimes, révèle toute la musicalité et la sensibilité de la soprano ukrainienne Daria Akulova.

Dans le quatuor de l'acte 2 scène 1, la belle voix de la mezzo-soprano française Amandine Portelli nous donne envie de sa prestation à venir dans la deuxième partie.

Nous retrouvons Britten après l'entracte avec Ana Oniani, soprano georgienne ; jolie voix bien timbrée, qui manque un peu de volume, pour sa prestation dans un air de The Rape of Lucretia.

Le quatuor du Songe d'une nuit d'été (A midsummer Night's Dream) se déploie, emmené par Amandine Portelli à nouveau, entourée du ténor américain Matthew Goodheart, d'Isobel Anthony et de Clemens Alexander Frank. Un très beau moment lyrique.

Nous finirons, en beauté, la soirée avec Ravel. D'abord une scène de L'Enfant et les sortilègesNeima Fischer, soprano franco-allemande, est la Princesse et la mezzo-soprano Sofia Anissimova est l'Enfant. Deux belles voix ; on aurait peut-être aimé un peu plus de présence de la part des deux interprètes. 

Luis-Felipe Sousa, baryton-basse brésilien, n'hésite pas, lui, à oser bouger pour sa belle interprétation de Don Iñigo (L'heure espagnole). Le timbre est riche, la voix ample et prometteuse (il est jeune pour ce type de voix). À suivre. 

Amandine Portelli & Matthew Goodheart


Le bonheur complet nous viendra ensuite, grâce à Amandine Portelli qui nous régalera de sa prestation dans le rôle de Concepción. Le timbre est rond et riche, l'ampleur et la tessiture généreuses, le tempérament et l'incarnation énergiques, le volume étendu. Elle est jolie aussi... On devrait la revoir très bientôt sur nos scènes.

Une belle soirée lyrique qui nous rassure sur la qualité de la relève !


jeudi 20 novembre 2025

Data center et autres fadaises

Wotan/Elon mène la danse macabre de la première journée de la Tétralogie de Richard Wagner à Bastille.

Calixto Bieito loge en effet le dieu des dieux dans un datacenter où l’IA et les robots dirigent les survivants de l’apocalypse qui ne sortent plus sans masque à gaz ni bouteille d’oxygène car l'explosion a eu lieu… Pourquoi pas ?... sauf que les invraisemblances, les décors et costumes moches et les parti-pris plus ou moins douteux dans lesquels se perd le narratif du metteur en scène n'apportent que la colère et le rire. Vous l’avez compris, je ne sauverai sous aucun prétexte la production scénique de cette Walkyrie.

En revanche, gloire à la musique et aux interprètes !

Avec Pablo Heras-Casado, l’orchestre de l’ONP est maintenu, même s’il parvient à le faire sonner dans les grands élans wagnériens. Il se perd un peu dans des délicatesses moins bien maîtrisées par moment, avec un peu de lenteur aussi.

La Fricka de Ève-Maud Hubeaux défend les lois de la famille avec un beau mezzo ample et très sûr.


Günther Groissböck a toute la mâle assurance d’un Hunding maître chez lui et revanchard. Belle voix sonore et bien colorée.

Tamara Wilson, bien qu’affublée d’une robe à crinoline vaporeuse et arrivant sur un bâton-cheval, vite transformée en catcheuse, rend une très belle incarnation à Brünnhilde. D’un bout à l’autre de la tessiture, la voix conserve son timbre lumineux jusque dans les suraigus.

James Rutheford, remplaçant, n’a pas toutes la présence d’un grand Wotan. Il ne parvient que difficilement à nous émouvoir dans ses adieux à sa fille chérie. Il faut reconnaître que dans le naufrage de la mise en scène, la tâche est immense !

Elsa van d’en Heever nous offre une Sieglinde enfiévrée d’amour pour son jumeau. Beaucoup de critiques l’ont encensée. Personnellement, je trouve la voix très belle, le timbre chaleureux dans toute sa tessiture haute. Je remarque quelques faiblesses dans le médium et le grave qui ne passent pas la fosse. En revanche son engagement scénique est absolu.


Pour ce qui me concerne, la palme de cette soirée revient, incontestablement, au ténor français Stanislas de Barbeyrac. Ce chanteur est passé, avec le même talent et le même bonheur, d’un grand ténor mozartien à un superbe ténor wagnérien. Le phrasé, l’ampleur, l’étendue vocale, le souffle, la chaleur du timbre… alliés à une présence, une incarnation et une émotion incroyables en font un Siegmund de grande classe. Je n’avais pas idée que ce chanteur que j’ai vu débuter dans Tamino deviendrait ce magnifique Heldenténor. Et là, les critiques sont unanimes !!!

jeudi 15 février 2024

Winterreise et Saint-Valentin

 Opéra Comique hier soir 14 février ; était-ce le bon endroit et le bon concert pour ce soir-là ?

Eh bien oui, trois fois oui ! Même si d'aucuns pensent que c'est trop sérieux, voire trop triste... C'est si beau !

Certes ce magnifique voyage romantique nous conduit vers la mort. Certes, la plupart des poèmes expriment une bien lourde mélancolie. Certes... mais que cette douleur est belle !


Salle remplie, bruissante le temps de se placer. Notre regard caresse le très beau piano Pleyel de 1837 trônant sur le praticable recouvrant la fosse d'orchestre, l'atmosphère où se mêlent la fébrilité et le bonheur de cet instant durant lequel on attend les intervenants. "Sauront-ils répondre à notre attente ? Le charme attendu opèrera-t-il ?"




Et puis Alain Planès et Stéphane Degout entrent ; ils saluent. Et c'est parti pour les vingt-quatre lieder, vingt-quatre poèmes écrits par Wilhelm Müller et que Franz Schubert a si magnifiquement mis en musique. 

D'emblée, on est en état de grâce. Stéphane Degout, dont c'est la "première fois"  distille en mode "mezzo voce" , en confidence, le premier lied "Gute Nacht" D'emblée, on sait que nous sommes embarqués pour ce voyage et que l'on va frémir d'émotion tout au long. Et, en effet, tout au long du cheminement, la voix du baryton se déploie, est tour à tour caressante, enveloppante, bienfaisante ou prend toute l'ampleur nécessaire comme pour "Erstarrung". Pour ce qui est du texte, celle qui partageait ce bonheur - maternellement élevée dans la langue de Goethe - a affirmé que notre chanteur français n'a jamais écorché les mots des poésies si bien interprétées. Tout en intériorité, le baryton nous a menés jusqu'au "Der Leiermann" (le joueur de vielle) où tout s'achève, en mode apaisé, dans une infinie tristesse.


Si le son du Pleyel nous a quelque peu surpris lors du premier chant, nos oreilles se sont accoutumées bien vite à sa sonorité charnue, à la fois ronde et un peu âpre. Nous avons, ainsi, bien profité de toute le talent d'Alain Planès qui sut, en dépit de quelques petites erreurs, le faire sonner, vibrer, en cadence ou dans de beaux "legato", soutenant, rythmant ou éclairant le chant du baryton. 

Winterreise est souvent un grand moment. Celui de cette Saint-Valentin fut un réel enchantement !



samedi 28 octobre 2023

Et on a perdu la Musique !

 J'ai beau essayer, je ne parviens pas à modérer le courroux qui m'a envahie mardi soir en assistant à la représentation de Lohengrin à l'Opéra Bastille.

Ce vif sentiment de colère n'a cessé de monter en moi au fur et à mesure que je subissais la mise en scène de l'opéra de Richard Wagner, réalisée par Kirill Serebrennikov. Dès les premières mesures du Prélude où la légère harmonie des violons et des flûtes est censée nous élever dans un monde apaisé, loin des réalités, il nous est infligé la virulence d'images vidéo de combats guerriers, les mêmes qui déferlent actuellement dans nos journaux télévisés... 

On a, j'ai depuis longtemps maintenant, pris mon parti des "relectures" que nous imposent des metteurs en scène à l'opéra. Tant que mon confort d'écoute n'est pas perturbé, j'y suis indifférente. Que l'action scénique ne soit pas l'action du récit (et c'est parfois très réussi) est devenu chose tellement courante qu'on, que je n'y prête plus attention. Tant que je peux jouir du talent des chanteurs et de l'orchestre, je néglige les élucubrations scéniques. J'ai, sans avoir eu besoin de l'explication de texte recommandée avant spectacle, compris que cette pauvre Elsa (déjà pas l'héroïne la plus folichonne de l'œuvre du compositeur) avait perdu toute raison et, de ce fait, était prête à se faire embobiner par la méchante Ortrud, transformée en infirmière psychiatrique.

Là où c'est problématique, c'est lorsque l'agitation perpétuelle (vidéos sur panneau supérieur, triplement des personnages par des danseurs en mouvement permanent, déplacements d'une zone à l'autre - il y en a 4 -)  des personnages dans tous les coins de la scène, cette agitation, donc, exerce une tyrannie telle que l'esprit, trop sollicité, ne peut plus écouter la musique. Il l'entend, en fond sonore, comme au supermarché. Quant au texte, si important chez Wagner et à moins d'en comprendre parfaitement chaque mot en allemand, il est tellement déconnecté du contexte qu'on n'en a plus rien à faire puisqu'on ne peut trouver le temps de le lire...

Le deuxième acte casse le propos initial en ne traitant que l'obsession du metteur en scène pour la guerre. Il reste 3 zones : une pour les soldats valides, une pour les blessés de guerre, la dernière pour les morts dont les corps nus se lèvent pour rejoindre on ne sait quel abîme. 

Après ces deux actes surchargés, le dernier ne pouvait être que "plat". D'autant que son dénouement n'appelle qu'à un grand calme qui nous ramène au propos originel. On peut, je peux enfin entendre et écouter Piotr Beczala nous révéler, merveilleusement, l'identité de Lohengrin ! 

Je rends hommage à tous les chanteurs qui ont, tant bien que mal, réussi à distiller
un peu d'émotion dans tout ce fatras indigeste d'images et d'animation. Grâce soit rendue, aussi, à l'Orchestre de l'Opéra de Paris, d'avoir si bien "accompagné", sous la baguette d'Alexander Soddy, cette débauche de grandes manœuvres.