samedi 26 décembre 2015

Les contes de Noël finissent toujours bien...

Un peu bousculée en cet avant Noël, je regroupe ici mes impressions sur trois soirées d'opéra bien différentes :

  • Le château de Barbe-Bleue/La voix humaine
  • La Damnation de Faust
  • Récital Elina Garanca

Garnier le 8 décembre 2015

Représentation en deux temps mais sans rupture, où l'on passe de Bartok à Poulenc avec une facilité insoupçonnée et déconcertante.

Dans un décor de métal et de vitres, Krzysztof Warlikowski nous plonge dans le monde mystérieux d'un prestidigitateur, longue silhouette élégante sur fond de soie blanche de la cape, un univers d'illusion. 

Ce Barbe-Bleue inquiétant est superbement interprété par le timbre sombre et fascinant de John Relyea.

Judith, sa jeune épouse trop curieuse, est moulée dans une robe vert émeraude, la chevelure rousse déployée sur les épaules, se déplace avec une démarche provocante. Ekaterina Gubanova utilise tous ses moyens vocaux immenses pour charmer, presque jusqu'à l'ensorcellement, son époux afin de satisfaire à sa curiosité. Tourmenté jusqu'au plus profond de lui-même, le mari cède jusqu'à la dernière porte vers laquelle il enfermera Judith avec les trois précédentes femmes, rendant Barbe-Bleue à sa noire solitude.




La musique de Béla Bartok est dramatique et sombre, éclairée de couleurs multiples et fugitives. La direction de Esa-Pekka Salonen est précise, claire et lyrique.






Sans transition, donc, le rêve fait place à la réalité, Poulenc/Cocteau succèdent à Bartok/Balâzs, la solitude elle, reste en scène dans La Voix Humaine.

Mais malgré la formidable interprétation de Barbara Hannigan, remarquable comédienne et incomparable chanteuse, les déboires amoureux de "Elle" ne m'ont pas émue et son suicide de femme délaissée m'a laissée de marbre. Captivée lors de ma découverte de l'oeuvre, il y a fort longtemps à l'Opéra Comique, je l'ai trouvée de soir là surannée, presque agaçante. Je n'étais peut-être pas la seule d'ailleurs, plusieurs spectateurs ayant subrepticement quitté la salle...

Bastille le 15 décembre 2015

Si l'on retrouve ici les cages de verre, on perd tout rêve et toute compréhension de l'oeuvre. La colère ne m'a pas quittée tout au long de cette représentation, face à ce fatras de mauvaises intentions à courte vue.

Alvis Hermanis a surchargé sa mise en scène d'images, autant de mouvements qui s'imposent au détriment de la musique et du chant : vidéos de la planète Mars (celles de la Nasa qui ont du coûter fort cher...), abeilles et fourmis, spermatozoïdes fécondant un ovule, ballet de méduses... et certaines venant en superposition sur le texte : montagnes et volcans sur "Nature immense, impénétrable et fière", ou champ de coquelicots façon Kenzo (on a échappé à la copulation des escargots de la Générale et de la Première !) pour l'air de Marguerite, après les baleines à bosse de la ballade... Et puis, des chorégraphies niaises et sans consistance, d'incessantes manipulations du décor, l'enfilage des combinaisons bleues de l'Enfer des Schtroumpfs en final, des éclairages violents permanents, une impression désagréable et très dérangeante de grouillement incessant, une activité scénique stérile. Enfin, Faust ne se déplace presque jamais sans son double, (le scientifique Stephen Hawking en fauteuil roulant), je ne vous explique pas pourquoi, c'est trop compliqué ! Bref ! la litanie serait trop longue de ces incohérences prétentieuses.

Quel gâchis que tout cela lorsqu'on se trouve en présence d'une telle talentueuse équipe musicale !


Une très belle voix du ciel par Sophie Claisse, un très bon Brander par Edwyn Crossley-Mercer pour les seconds rôles, un choeur toujours impressionnant de puissance, face à un orchestre d'une extrême clarté sous la direction de Philippe Jordan qui rend cette partition légère et presque limpide.



Et surtout, le trio principal se suffit à lui-même et rend à la musique l'hommage que d'aucuns sabotent. Avec mesure et nuance, une bonne prononciation, Sophie Koch, Bryn Terfel et Jonas Kaufmann nous donnent à entendre un Berlioz comme rarement. Tous trois, également, incarnent des personnages auxquels on croit.




La mezzo française, tout en conservant la rondeur de son timbre, en éclaircit de plus en plus la couleur. Elle s'appuie sur sa superbe technique et nous offre un "D'amour, d'ardente flamme" d'une grande maîtrise, pimentée de magnifiques aigus.




Méphisto imposant et "classieux", tant scéniquement que vocalement, Bryn Terfel se joue des difficultés du rôle.








Quant à notre beau ténor bavarois, il nous enchante littéralement dans un rôle qu'une fois de plus on croirait
écrit pour lui. Le style est délicat, les pianis semblent irréels, les aigus rayonnants et la profondeur de son chant n'en finit pas de nous éblouir. Quel raffinement et quel talent artistique Jonas Kaufmann met-il dans chacune de ses interprétations ! C'est, une fois encore, époustouflant !





Garnier le 20 décembre 2015

Dans un très bon choix de lieder de Brahms, Elina Garanca a déployé son merveilleux timbre de mezzo, soyeux et corsé, tout au long de la première partie de son récital.

En seconde partie, on a pu apprécier son style dans trois mélodies de Duparc dans les moins connues. Son chant s'y déploie du grave à l'aigu, sans effort apparent.

Plus proches de sa culture initiale, quelques très belles mélodies de Rachmaninov ont fini de charmer le public qui fit une ovation à cette très belle chanteuse.

A noter que, contrairement à sa prestation dans le Requiem de Verdi récemment diffusé sur Arte et où n'avait percé aucune émotion, c'est avec beaucoup d'expression et de sentiment que la mezzo lettone a interprété ces différents cycles de mélodies.

Trois généreux bis après ces deux heures de chant, dont une mélodie traditionnelle lettone et Morgen de Strauss ont clos ce très beau récital.

Au piano, l'excellent pianiste écossais Malcolm Martineau, accompagne avec talent et une grande sensibilité toutes ces mélodies, complément dont la qualité est indispensable à la réussite complète de l'interprétation.

Ces trois spectacles de mon abonnement 2015/2016 terminent mon année lyrique.

Je vous donne rendez-vous l'année prochaine pour de nouvelles humeurs... !


dimanche 20 décembre 2015

lundi 7 décembre 2015

4 XII 2015 - Concert à Radio France

Première visite à l'auditorium de Radio France. Sans conteste, LA salle de concert parisienne actuellement ! Si vous vous souvenez, j'ai fait mes premiers pas à la Philharmonie de Paris le 28 mai dernier. Le souvenir qui m'en reste est une grande salle claire, très éclairée et assez froide.

Dans la Maison Ronde, la salle est un peu moins grande mais quelle chaleur s'en dégage dès qu'on y pénètre. Les essences de bois bruns sont baignées dans un éclairage qui ne les écrase pas. Il se dégage une belle élégance de l'ensemble.

Pour ce qui est de l'acoustique, bien que placée trop près à mon goût encore une fois mais pas au premier rang, les sonorités entendues étaient bien distinctes. J'ai cependant supposé que depuis les balcons supérieurs, on devait percevoir une homogénéité de l'orchestre qui n'enlevait rien aux spécificités de chaque instrument. Je testerai, c'est promis car les fauteuils de cette salle m'accueilleront souvent je pense !

Quant au programme de ce 4 décembre, il était le suivant :

  • Orchestre Philharmonique de Radio France
  • Lise de la Salle, piano
  • Karl-Heinz Steffens, direction.
et pour les oeuvres :
  • Arnold Schönberg - Symphonie de chambre n° 2
  • Johannes Brahms - Concerto pour piano et orchestre n° 1
  • Johannes Brahms/Arnold Schönberg, Quatuor n° 1 en sol mineur - orchestration de A. Schönberg
La petite symphonie de chambre n° 2 est écrite en 1939 et le compositeur revient, pour cette oeuvre, à une écriture tonale. Comme pour Moses et Aron, Schönberg peine à achever son oeuvre. Ses précédentes découvertes (dodécaphonisme et musique sérielle) perturbent la composition de cette pièce. "Mon style s'est beaucoup approfondi depuis lors et j'ai du mal à concilier ce que, à juste titre, j'écrivis autrefois en faisant confiance à mon sens de la forme, et sans trop y penser, avec mes vastes exigences présentes" écrit-il dans une lettre à Fritz Stiedry (chef d'orchestre). Il en restera, finalement, aux deux mouvements terminés : Adagio poco et Con fuoco, molto adagio.

J'ai pris plaisir à l'entendre. Elle m'a semblée bien exécutée par le Philhar et bien dirigée par K.H. Steffens.

L'orchestration par le même Arnold Schönberg du quatuor n° 1 de Brahms s'imposait-elle ? Sans doute pas. Mais Brahms fut l'un des grands modèles de Schönberg qui lui reconnaissait sa modernité. Emigré aux USA, il décide en 1937 d'orchestrer ce quatuor parce qu'il aime cette oeuvre qu'il a jadis jouée à l'alto ou au violoncelle. 
Karl-Heinz Steffens
On passe donc de quatre musiciens à une grande formation orchestrale et le dernier mouvement est un superbe exercice de musique par son héroïsme et son folklore qui nous rapproche des célèbres danses hongroises. Excellente prestation de l'orchestre dans son ensemble et direction énergique du chef allemand.

J'ai gardé pour la fin mon sentiment un peu frustré de l'interprétation du premier concerto de Brahms par Lise de la Salle. A l'issue des quatre mouvements joués fougueusement par la jeune pianiste, je restai sur ma faim sans vraiment savoir pourquoi. Mais je n'avais pas de point de comparaison et n'osai pas trop "la ramener".
Lise de la Salle

J'ai donc écouté une autre version pour "voir". J'ai choisi une pianiste pour comparer le comparable, un solide orchestre dirigé par un chef allemand lui aussi. Et là, j'ai compris ce qui avait manqué à l'interprétation de la jeune normande : un projet, une profondeur, un ressenti, un exposé plus expressif... Elle a la fougue et le tempérament pour une telle oeuvre. Les passages rythmiquement forts sont brillants. Mais les piani manquent de corps et se perdent sous ses doigts comme une soprano qui déplacerait sa voix pour chanter une phrase pianissimo et en perdrait la couleur. Ici, on perd la couleur de l'oeuvre souvent.



Et je crois que la direction de Karl-Heinz Steffens n'a pas insufflé non plus de liant à l'orchestre. Les différents pupitres - les cors et les bois en particuliers - ne ressortaient pas assez derrière les coups d'archets des cordes.




Je conserve tout de même de cette soirée la satisfaction d'avoir entendu de la musique vivante et d'avoir vibré - quels qu'aient été mes ressentis - à l'exécution d'oeuvres du répertoire. Rien, pour moi, n'a plus de valeur qu'une soirée de concert ou d'opéra dans une salle !

dimanche 22 novembre 2015

Paris, L'Elisir d'Amore et Lulu depuis New York

Nous fêterons, avec "Au Choeur des Voix", le printemps et Paris les 19 et 20 mars prochains à Bourron-Marlotte. Ceci n'est pas une pub. Il y a longtemps déjà que notre Chère Alix a choisi Paris comme thème pour notre spectacle. Nous ne pensions pas qu'une violente actualité viendrait s'inviter au moment où nous commençons nos répétitions.

Cependant, après les larmes du triste réveil qui fut le nôtre le samedi 14, c'est avec beaucoup de volonté résistante que nous avons travaillé nos airs (Donde lieta usci..., Ô Paris, gai séjour... et autres mélodies légères) et déchiffré, dès le dimanche après-midi, le choeur d'entrée de La Vie Parisienne.

Une manière d'affirmer notre attachement à Paris, magnifique ville lumière, ville de fêtes, ville d'ambiances et de plaisirs mais, aussi, ville de solidarité, ville de résistance et d'accueil, ville d'insurrection et de mobilisation qui ne s'en laissera jamais conter par quelque organisation terroriste que ce soit ni par quelque dictature religio-politique que ce soit.

Alors, amis parisiens, ne vous laissez pas gagner par la peur. Sortez ! Allez boire un verre aux terrasses des cafés, rendez-vous au théâtre, au ciné, à l'opéra, dans les music'hall et les musées... Vous avez la chance d'avoir à portée de vos yeux et de vos oreilles le meilleur de la culture et du divertissement. Alors, profitez-en !!!

Nos instances gouvernementales ont déclaré la guerre à Daech. Très bien. Menons notre guerre contre l'intolérance et l'obscurantisme, la violence abêtissante et stérile et les croyances d'un autre âge. Défendons, au jour le jour, les fondements de notre culture et ce bien si précieux : NOTRE LIBERTÉ !



Je résistai donc, mercredi soir, dans la salle de l'Opéra Bastille. Et je constatai, avec bonheur, que nous étions fort nombreux à nous rebeller, la salle étant pleine. Il faut dire que l'affiche très séduisante nous conviait à assister à cette reprise de "L'Elisir d'Amore" de Gaetano Donizetti dans la mise en scène de Laurent Pelly avec le couple lyrique nouvellement marié : Roberto et Aleksandra.
Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna

Premier jour de reprise après le drame du week end, Stéphane Lissner prononça quelques mots et fit observer une minute de silence qui en fut une véritable et très impressionnante. Après quoi, orchestre, choeur et solistes entonnèrent La Marseillaise.
A. Kurzak, R. Alagna, Mario Cassi, Ambrogio Maestri

Et puis, place à la musique ! Celle, enthousiasmante, de Donizetti. Dans la mise en scène pétillante et colorée de Pelly, les deux tourtereaux ont su être fringants, légers et primesautiers. 

Joli timbre d'Aleksandra Kurzak qui prête son joli minois à Adina. Voix pas très volumineuse mais bien projetée aux aigus parfois difficiles.

Le Belcore est servi par Mario Cassi avec un beau timbre de baryton mais qui manque un peu d'assurance. 

Ambrogio Maestri est un Dottor Dulcamara vocalement parfait et scéniquement truculent à souhaits.
Ambrogio Maestri et Roberto Alagna

Bonne prestation de Mélissa Petit dans le rôle, court mais important, de Giannetta.

Quant à notre Roberto, il est superbe ! Bien dans sa tête, heureux dans sa vie, lumineux dans sa voix. Sautant, bondissant, alerte et vif comme un jeune homme, il se joue des difficultés et semble s'amuser beaucoup. Il chante le très bel air "Una furtiva lacrima" avec un legato et un phrasé incomparables. Il remplace la légèreté lumineuse de ses débuts par une coloration plus charnue et plus ample de son timbre qui alourdit à peine la mélodie en lui donnant une nouvelle consistance plus opulente. C'était très beau et le public ne s'y est pas trompé qui lui fit une ovation.

Choeur et orchestre impeccables, direction honnête.


Dans les retransmissions du MET de cette saison, nous avons eu droit hier soir à la nouvelle production de Lulu d'Alban Berg.

Oeuvre sombre et difficile que cet opéra créé en 1937 en Suisse. Ce fut une grande soirée d'opéra à laquelle ont assisté les spectateurs courageux de l'Ermitage à Fontainebleau, dans une très créative mise en scène de William Kentridge qui évolue sur fond de multiples dessins qui se créent en vidéo sous nos yeux, les chanteurs en costume années 30 colorés (vert pomme...) évoluent dans des décors Art Déco à la fois minimalistes et grandioses (table, chaise, canapé, échelle, escalier...), l'ensemble restant d'un grand esthétisme ; j'en retiendrai la formidable direction d'acteurs de tous les chanteurs, expressifs, concernés, convaincants.

La direction musicale est confiée à Lothar Koenigs et je n'oserais rien en dire sinon qu'elle m'a semblée très bonne.

Pour la ditribution, en revanche, j'ose me prononcer. Tous les rôles furent parfaitement chantés : Franz Grundheber, Johan Reuter, Paul Groves, Daniel Brenna, Susan Graham ont donné le meilleur d'eux-même dans cette difficile partition.
Quant à Marlis Petersen, elle est une Lulu absolument magnifique, tant vocalement que scéniquement. Belle, sensuelle, attachante et crispante tout à la fois, elle chante, à moitié nue tout au long de la représentation, ce rôle si lourd et si tendu, sans une faille. Un grand BRAVO ! et merci au MET pour cette retransmission.

mardi 3 novembre 2015

Moses und Aron de Arnold Schoenberg - De l'indiscible en noir et blanc

Opéra Bastille - 26 octobre 2015

Arnold Schoenberg (1874 - 1951) compose en deux années (1931-1932) les deux actes de son oeuvre inachevée, après l'avoir longuement mûrie, depuis 1925 pense-t-on.

Il écrit le troisième acte mais n'en composera jamais la partition bien qu'il ait affirmé, à plusieurs reprises, pouvoir le faire en quelques mois.

L'oeuvre est donc le plus souvent donnée en deux actes et s'achève aux "Tables de la Loi", comme la production actuelle de l'Opéra de Paris. Il arrive que certains théâtres restituent le troisième acte déclamé, comme l'a suggéré Schoenberg lui-même peu avant sa mort.

C'est ce que m'a appris le Kobbé, seule ressource consultée avant de m'asseoir dans mon inconfortable fauteuil de Bastille ce soir-là. Vierge de toute influence concernant cette production et dotée d'un très mince bagage sur l'oeuvre, je m'attendais à un spectacle total mais difficile. Ce fut total et difficile, musicalement, fort et souvent enthousiasmant, scéniquement globalement d'un grand esthétisme.

Mon attention a, bien sûr, subi maintes déperditions : musicales d'abord malgré la beauté, la clarté et l'immense talent des Choeurs et de l'Orchestre de l'Opéra de Paris sous l'admirable direction de Philippe Jordan. Grâce à lui, certainement, je suis parvenue à entendre ces sonorités incroyablement diversifiées, ces rythmes fractionnés, fragmentés ou rompus. J'ai pu apprécier l'énorme travail du Choeur dont les parties multiples se mélangent, chant et déclamation, chuchotements perceptibles par mes oreilles inaccoutumées. Merci à tous pour cet art abouti.

Sans présumer de ce que Patrice Chéreau, à qui Stéphane Lissner (actuel Directeur de l'Opéra de Paris) avait initialement confié la mise en scène, aurait conçu ce spectacle, je crois qu'on peut penser qu'il y aurait gagné en humanité et en direction d'acteurs.

C'est en effet - et à mon humble avis - ce qui manque à la mise en scène de Romeo Castellucci. Cependant, je lui reconnais un grand sens de l'esthétisme, surtout dans la première partie où, après la scène du Buisson Ardent (simple anneau lumineux rougeoyant) et l'accord d'Aaron pour être le porte-parole de son frère, le Peuble Elu, enveloppé de tulle blanc, se meut dans un épais brouillard laiteux où les visages et les mains sont comme "floutés". Pour le spectateur, l'effet est le même que lorsqu'on conduit, la nuit, sur une route qui se perd dans le brouillard et que la visibilité humide se borne à la longueur restreinte de la lumière floue des phares.

Belle idée les mots incohérents projetés à toute volée et qu'Aaron ne parvient pas à rendre compréhensibles pour le Peuble. Mais la projection en est trop longue et capte l'attention malgré soi, au détriment de l'écoute.

Le second acte voit le passage du blanc au noir, du bien au mal dans la scène du Veau d'Or. Ce dernier est très avantageusement représenté par un plantureux et affable taureau au poil frisé et court sur pattes, sans doute habitué des concours du Salon de l'Agriculture car d'une placidité à toute épreuve, même à celle de l'arrosage du liquide noir sur son pelage clair...

Personne sur scène n'échappe au liquide visqueux et sombre, le Peuble entier se roulant dans ce symbole représentant tout à la fois la luxure, l'orgie et l'obsession suicidaire.





Là encore, au bout d'un certain temps, les aspersions et les baignades noires lassent et dispersent l'attention.Heureusement, la chorégraphie très appropriée de Cindy Van Acker souligne d'une manière plus élégante la chute collective dans la débauche.




Lorsque Moïse revient du Mont Sinaï, les mots des Tables de la Loi s'impriment au sol, l'encre noire s'est logée dans les aspérités des lettres qui apparaissent lorsque le sol est nettoyé de cette fange.

Tous les rôles, très épisodiques, sont parfaitement chantés par des membres du Choeur.



John Graham-Hall, ténor au timbre lumineux, campe un Aron très solaire. Sa vaillance est altérée par un vibrato sérieux dans le médium mais les aigus sont éclatants.







Le Moses de Thomas Johannes Mayer m'a paru, quant à lui, tout à fait irréprochable. Beau timbre de
baryton-basse, ample et bien projeté.


A tous les deux je dis toute mon admiration pour l'interprétation de ces deux rôles si ardus musicalement et vocalement.

J'ai donc découvert avec un grand contentement cet opéra dodécaphonique du XXème siècle. Il est probable que j'irai le voir de nouveau car, bien entendu, beaucoup de subtilités m'ont échappées. Néanmoins, le jour n'est pas encore venu où je l'écouterai dans mon salon...

lundi 10 août 2015

Elèves de la Guildhall School à Fontainebleau

Un petit mot sur les deux soirées de samedis où les élèves de cette célèbre école londonienne Guildhall School nous ont donné quelques extraits de leur talent.
Thomas Atkins et Szymon Wach
Et du talent, ils en ont ! Que ce soit dans la mélodie, objet de leur première prestation. Que ce soit les grands mélodistes français (Poulenc, Fauré...), la mélodie selon Britten ou celle du compositeur "maison", Lliam Paterson, tous (sopranos, mezzo-sopranos, barytons et ténor) nous ont ravi les oreilles de belles sonorités, de parfaites lignes de chant, une bonne articulation du français, bref, de très belles voix !

Thomas Atkins


A noter, tout de même, que si tous sont déjà prêts pour affronter les publics les plus exigeants, le ténor Thomas Atkins - retenez bien ce nom, je pense qu'on en entendra parler rapidement... - possède toutes les qualités d'un déjà magnifique chanteur : le timbre, le phrasé, la stabilité, la présence, l'ampleur et le volume...





Le second concert de ce samedi nous emportait vers d'étranges et dangereuses Liaisons. Deux extraits d'opéra puisés dans le Répertoire : Donizetti et son Elisir d'amore et Puccini avec Madama Betterfly. Thomas Atkins s'y est illustré avec le même bonheur, aidé en cela par le baryton Szymon Wach qui devrait, lui aussi, faire une belle carrière. Laura Ruhi-Vidal (soprano) et Katarzyna Balejko (mezzo) complétaient très talentueusement ces extraits.

Le ténor et professeur, Adrian Thompson, a chanté des mélodies du compositeur britanique Stephen McNeff, contemporain. En duo avec Kathleen Brett, ils ont interprété une cantate du même compositeur sur un texte du poète anglais John Milton.
Laura Ruhi-Vidal et Thomas Atkins
En seconde partie, après la scène d'entrée de Butterfly, les chanteurs nous ont représenté une composition compilée de Stephen McNeff, Laurence Osborn et Lliam Paterson, concoctée spécialement pour l'occasion sur Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Si l'ensemble ne m'a pas totalement convaincue, j'ai cependant passé une excellente soirée lyrique où j'ai pu apprécier à leur juste valeur de jeunes artistes lyriques qui, j'en suis persuadée, vont faire de belles carrières ! Voici leurs noms : Lizzie Karani, Chloe Treharne, Lauren Zolezzi, Thomas Atkins, Martin Haessler, Katarzyna Balejko, Szymon Wach, Laura Ruhi-Vidal. Au piano pour les accompagner  Matteo Oberto, Dominic Wheeler, Christopher Ma et Lliam Paterson (également compositeur).

Thomas Atkins et Szymon Wach

vendredi 7 août 2015

Le Trouvère à Orange le 4 août 2015 - Retransmission télévisée

Chrorégies d'Orange 2015 - Le Trouvère
Inspiré d'un drame espagnol de A.G. Gutiérrez, le livret touffu du Touvère n'a, en réalité, que peu d'importance. Comme tout bon opéra bel-cantiste, le récit ne s'éclaire qu'à la lumière des airs, duos, trios et autres choeurs qui se succèdent jusqu'au bout du drame.

Tout, ou presque, est dit dans le préambule chanté au le début de l'oeuvre par Ferrando. Il n'y a plus qu'à suivre les évènements qui se succèdent au fur et à mesure que le drame se déroule. Pour cela, Verdi compose un opéra vif, fougueux même, avec des mélodies passionnées et dont la spontanéité nous émeut. Le mouvement est constant et il se passe toujours quelque chose. C'est un opéra populaire dans le meilleur sens du terme.

La mise en scène de Charles Roubaud ne déconcerte pas le spectateur des gradins d'Orange. En revanche, au petit écran (et le mien est vraiment petit...), on perçoit mal, filtrés par l'oeil des caméras, les déplacements d'ensembles ce qui nous la rend quasi inexistante. En revanche, la direction d'acteurs montre toute sa pauvreté par le truchement de ce même filtre. Chacun fait ce qu'il peut, comme il peut. Certains chanteurs parviennent à être convaincants (Lemieux, Alagna), les autres se contentent de chanter et parviennent difficilement à nous émouvoir.





Bertrand de Billy emmène orchestre et plateau dans les envolées lyriques souhaitées et imprime une belle délicatesse aux arias mélodieux. Sa direction est précise et ne sombre jamais dans le clinquant.








Il manque encore un petit quelque chose que je ne parviens pas à définir - ne l'ayant jamais entendu en direct - à Nicolas Testé (Ferrando) pour démontrer toutes ses qualités. Le timbre est chaleureux, le style parfait et la prestance élégante. Cependant, une sorte de réserve semble retenir à la fois l'expressivité et la projection vocale. Mais beaucoup d'espoirs sont permis à cette jeune voix de basse.







Mardi soir, le roumain George Petean a trébuché sur son air d'entrée. Heureusement pour nous - et pour lui - son timbre et sa ligne de chant, alliés à un pur style de baryton verdien, lui ont permis de nous offrir une magnifique interprétation vocale du Conte de Luna. Sa crédibilité scénique reste à démontrer.




De retour dans l'Hexagone après une absence prolongée hors des scènes européennes, la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux maîtrise encore mieux que l'an passé à Salzbourg ce rôle très lourd, fondamental dans l'opéra puisque tout tourne autour de ce personnage violent et enfiévré.


On connaît l'étendue de cette voix. Les graves sont profonds et les aigus restent faciles et bien en place. Elle incarne avec panache une Azucena perdue et éperdue, aimante et furieuse, blessée et vengeresse.

La soprano chinoise Hui He est très belle. L'émission semble puissante et le registre ample. Le style n'est pas parfait mais de très belles réussites techniques s'en approchent étroitement. Reste une justesse approximative dans les duos et ensembles ainsi que quelques commas (intervalle très petit dans la division d'un ton) manquants dans certains aigus. Peu d'émotion passe jusqu'à nous.

J'en viens à notre Trouvère national, Roberto Alagna. Beaucoup de plumes agressives se sont encore exprimées négativement après sa prestation. Envieux, irascibles ou malentendants, tous ces teneurs de stylo belliqueux peuvent bien se déchaîner, il n'en demeure pas moins que Roberto Alagna est, encore et toujours, un magnifique ténor dont le timbre précieux et ensoleillé illumine ce rôle. Sa magnifique ligne de chant, sa projection et son articulation inimitables, sa belle et vive allure imprime au rôle une incandescence naturelle qui façonne un personnage vaillant et chaleureux. Par lui, on est ému.



portée 2 octaves
Maintenant, si on ne l'écoute que pour l'entendre "coincer" le contre-ut (do au-dessus de la portée) du "Di quella pira" et pouvoir dire qu'il ne peut plus chanter, c'est réduire l'opéra à une séance de sauts à la perche où Renaud Lavillenie aurait raté la barre à 6,20 m ! J'apprécie beaucoup l'athlète mais ma passion pour l'art lyrique va au-delà du contre-ut et s'intéresse en profondeur aux qualités des interprètes.

VIVA VERDI !!!