mercredi 13 janvier 2016

Boulez, La Loingtaine an der Donau et la Chaleur du Quatuor

Boulez

Quelle image vais-je conserver de Pierre Boulez après sa disparition ?
Pas celle du compositeur, c'est certain, sa musique planant très loin de ma compréhension et à des années- lumière de ma sensibilité.

Pas celle, non plus, de l'homme un peu pédant et dont la hauteur de vue a régné sur la vie musicale contemporaine avec une conviction telle qu'elle semblait teintée d'une bonne couche de dédain quoi qu'en disent, depuis sa disparition, ceux qui l'ont bien connu.

Sans doute pas davantage une bonne partie de ses interprétations de chef d'orchestre, menées à très grande vitesse et qui ne me touchent absolument pas.

- Que reste-t-il alors ? me direz-vous. Eh bien, trois choses en vérité :

üle souvenir d'entretiens où sa parole, magnifiquement claire, m'a souvent laissé l'impression d'être tout à coup devenue intelligente tant je saisissais les plus ardues de ses explications
üla mémoire d'une représentation en version concert, au Châtelet, du Château de Barbe Bleue de Béla Bartok ; je ne me souviens plus de l'orchestre, mais de la direction précise et chatoyante du Maître et du beau timbre charnu, ardent et ambré de Jessye Norman
üet puis, pour finir, en tant que passionnée d'opéra, la formidable aventure du Ring de Bayreuth 1976 que j'ai appris à aimer au fil des ans. Avec l'incroyable association de la rigueur harmonique de Boulez et de la passion dévorante d'un Chéreau qui transcenda les interprètes. Cette production restera dans la légende de Bayreuth.

Je salue ici la réactivité de France Musique qui a bousculé ses émissions pendant deux jours pour rende au musicien l'hommage qui lui était dû. Nous avons ainsi eu le bonheur d'entendre La Walkyrie en entier en pleine journée, des oeuvres en intégralité et des commentaires d'un niveau bien supérieur à l'ordinaire de la chaîne. Dommage qu'il faille rendre hommage à un défunt pour retrouver la pleine excellence des programmes de notre radio préférée... !


La Loingtaine an der Donau

En ce tout début d'année, la troupe de La Loingtaine nous conviait à son Concert du Nouvel An, dans ses murs au bord du Danube pour l'occasion !...

C'est avec un grand bonheur que nous avons retrouvé l'ambiance chaleureuse et bon enfant de ce lieu qui n'exclut nullement le talent des musiciens, ni la qualité des concerts.

Après une brève présentation des voeux et du programme par Masako et Aki Saulière, les musiciens, permanents et invités autrichiens, nous ont offert un très agréable et sympathique concert dans l'esprit viennois.

Sous les doigts de Christoph Berner au piano et les archets de Maria Bader-Kubizek au violon, David Quiggle à l'alto, Raphael Bell au violoncelle et Herbert Mayr à la contrebasse, les musiciens nous ont permis de savourer avec gourmandise le quintette en la majeur "La Truite" de Franz Schubert. Jusqu'au dernier accord, jusqu'à la dernière goutte... euh non ! jusqu'à la dernière note, les musiciens nous ont donné une belle interprétation de cette oeuvre célèbre et bien connue, à la fois légère, brillante, intense et intime.

C'est ensuite, accompagnée du piano et du violon qui remplaçait la clarinette, que Ilse Fenger assura, de son solide timbre de soprano, le très mélodieux "Pâtre sur le rocher" D.965 du même Franz Schubert.

Aki Saulière ayant rejoint ses amis, la seconde partie du concert nous entraîna dans une fête viennoise au cours de laquelle se succédèrent valses et chansons populaires enjouées et gracieuses du répertoire léger et crémeux des bords du Danube.

A noter dans vos agendas le prochain concert où Aki Saulière et ses amis se produiront : le dimanche 17 janvier à 18h30 dans la Chapelle de la Trinité au Château de Fontainebleau.


Dans la chaleur du Quatuor

Vous avez peut-être suivi l'émission dimanche dernier puisque nous étions en direct de la Maison de la Radio en compagnie de Stéphane Goldet et du Quatuor Cambini-Paris pour cette édition des Plaisirs du Quatuor.

Il fallut d'ailleurs toute la chaleureuse présence d'une de nos productrices préférées de France Musique et tout le talent des membres du Quatuor Cambini-Paris, allié à celui de Joseph Haydn, W.A. Mozart et Félicien David, pour nous faire oublier cette heure passée en plein vent et sous la pluie devant l'entrée de la maison ronde... Sécurité oblige !...

Mais les explications toujours très pertinentes et fort passionnantes de Stéphane Goldet et l'interprétation des musiciens nous ont récompensés, pendant cette heure et demie en nous emportant "sur les ailes de la musique" comme le dit Théophile Gautier. Nous avons entendu le tout premier quatuor à cordes, sans piano, de l'histoire de la musique : Quatuor Op 20 - n° 1 de J. Haydn. Le quatuor n° 23 en fa majeur de W.A. Mozart nous a permis d'aprécier une autre manière de composer mais dans la filiation. Enfin, les membres du Quatuor Cambini-Paris (Julien Chauvin et Karine Crocquenoy - violons, Pierre-Eric Nimylowycz - alto et Atsushi Sakaï - violoncelle) ont interprété un musicien bien oublié : Félicien David. Ils nous ont joué son 4ème quatuor (inachevé), illustrant l'évolution française de la composition pour quatuor à cordes.

Le calendrier des concerts du Quatuor Cambini-Paris est sur le site de France Musique


samedi 26 décembre 2015

Les contes de Noël finissent toujours bien...

Un peu bousculée en cet avant Noël, je regroupe ici mes impressions sur trois soirées d'opéra bien différentes :

  • Le château de Barbe-Bleue/La voix humaine
  • La Damnation de Faust
  • Récital Elina Garanca

Garnier le 8 décembre 2015

Représentation en deux temps mais sans rupture, où l'on passe de Bartok à Poulenc avec une facilité insoupçonnée et déconcertante.

Dans un décor de métal et de vitres, Krzysztof Warlikowski nous plonge dans le monde mystérieux d'un prestidigitateur, longue silhouette élégante sur fond de soie blanche de la cape, un univers d'illusion. 

Ce Barbe-Bleue inquiétant est superbement interprété par le timbre sombre et fascinant de John Relyea.

Judith, sa jeune épouse trop curieuse, est moulée dans une robe vert émeraude, la chevelure rousse déployée sur les épaules, se déplace avec une démarche provocante. Ekaterina Gubanova utilise tous ses moyens vocaux immenses pour charmer, presque jusqu'à l'ensorcellement, son époux afin de satisfaire à sa curiosité. Tourmenté jusqu'au plus profond de lui-même, le mari cède jusqu'à la dernière porte vers laquelle il enfermera Judith avec les trois précédentes femmes, rendant Barbe-Bleue à sa noire solitude.




La musique de Béla Bartok est dramatique et sombre, éclairée de couleurs multiples et fugitives. La direction de Esa-Pekka Salonen est précise, claire et lyrique.






Sans transition, donc, le rêve fait place à la réalité, Poulenc/Cocteau succèdent à Bartok/Balâzs, la solitude elle, reste en scène dans La Voix Humaine.

Mais malgré la formidable interprétation de Barbara Hannigan, remarquable comédienne et incomparable chanteuse, les déboires amoureux de "Elle" ne m'ont pas émue et son suicide de femme délaissée m'a laissée de marbre. Captivée lors de ma découverte de l'oeuvre, il y a fort longtemps à l'Opéra Comique, je l'ai trouvée de soir là surannée, presque agaçante. Je n'étais peut-être pas la seule d'ailleurs, plusieurs spectateurs ayant subrepticement quitté la salle...

Bastille le 15 décembre 2015

Si l'on retrouve ici les cages de verre, on perd tout rêve et toute compréhension de l'oeuvre. La colère ne m'a pas quittée tout au long de cette représentation, face à ce fatras de mauvaises intentions à courte vue.

Alvis Hermanis a surchargé sa mise en scène d'images, autant de mouvements qui s'imposent au détriment de la musique et du chant : vidéos de la planète Mars (celles de la Nasa qui ont du coûter fort cher...), abeilles et fourmis, spermatozoïdes fécondant un ovule, ballet de méduses... et certaines venant en superposition sur le texte : montagnes et volcans sur "Nature immense, impénétrable et fière", ou champ de coquelicots façon Kenzo (on a échappé à la copulation des escargots de la Générale et de la Première !) pour l'air de Marguerite, après les baleines à bosse de la ballade... Et puis, des chorégraphies niaises et sans consistance, d'incessantes manipulations du décor, l'enfilage des combinaisons bleues de l'Enfer des Schtroumpfs en final, des éclairages violents permanents, une impression désagréable et très dérangeante de grouillement incessant, une activité scénique stérile. Enfin, Faust ne se déplace presque jamais sans son double, (le scientifique Stephen Hawking en fauteuil roulant), je ne vous explique pas pourquoi, c'est trop compliqué ! Bref ! la litanie serait trop longue de ces incohérences prétentieuses.

Quel gâchis que tout cela lorsqu'on se trouve en présence d'une telle talentueuse équipe musicale !


Une très belle voix du ciel par Sophie Claisse, un très bon Brander par Edwyn Crossley-Mercer pour les seconds rôles, un choeur toujours impressionnant de puissance, face à un orchestre d'une extrême clarté sous la direction de Philippe Jordan qui rend cette partition légère et presque limpide.



Et surtout, le trio principal se suffit à lui-même et rend à la musique l'hommage que d'aucuns sabotent. Avec mesure et nuance, une bonne prononciation, Sophie Koch, Bryn Terfel et Jonas Kaufmann nous donnent à entendre un Berlioz comme rarement. Tous trois, également, incarnent des personnages auxquels on croit.




La mezzo française, tout en conservant la rondeur de son timbre, en éclaircit de plus en plus la couleur. Elle s'appuie sur sa superbe technique et nous offre un "D'amour, d'ardente flamme" d'une grande maîtrise, pimentée de magnifiques aigus.




Méphisto imposant et "classieux", tant scéniquement que vocalement, Bryn Terfel se joue des difficultés du rôle.








Quant à notre beau ténor bavarois, il nous enchante littéralement dans un rôle qu'une fois de plus on croirait
écrit pour lui. Le style est délicat, les pianis semblent irréels, les aigus rayonnants et la profondeur de son chant n'en finit pas de nous éblouir. Quel raffinement et quel talent artistique Jonas Kaufmann met-il dans chacune de ses interprétations ! C'est, une fois encore, époustouflant !





Garnier le 20 décembre 2015

Dans un très bon choix de lieder de Brahms, Elina Garanca a déployé son merveilleux timbre de mezzo, soyeux et corsé, tout au long de la première partie de son récital.

En seconde partie, on a pu apprécier son style dans trois mélodies de Duparc dans les moins connues. Son chant s'y déploie du grave à l'aigu, sans effort apparent.

Plus proches de sa culture initiale, quelques très belles mélodies de Rachmaninov ont fini de charmer le public qui fit une ovation à cette très belle chanteuse.

A noter que, contrairement à sa prestation dans le Requiem de Verdi récemment diffusé sur Arte et où n'avait percé aucune émotion, c'est avec beaucoup d'expression et de sentiment que la mezzo lettone a interprété ces différents cycles de mélodies.

Trois généreux bis après ces deux heures de chant, dont une mélodie traditionnelle lettone et Morgen de Strauss ont clos ce très beau récital.

Au piano, l'excellent pianiste écossais Malcolm Martineau, accompagne avec talent et une grande sensibilité toutes ces mélodies, complément dont la qualité est indispensable à la réussite complète de l'interprétation.

Ces trois spectacles de mon abonnement 2015/2016 terminent mon année lyrique.

Je vous donne rendez-vous l'année prochaine pour de nouvelles humeurs... !


dimanche 20 décembre 2015

lundi 7 décembre 2015

4 XII 2015 - Concert à Radio France

Première visite à l'auditorium de Radio France. Sans conteste, LA salle de concert parisienne actuellement ! Si vous vous souvenez, j'ai fait mes premiers pas à la Philharmonie de Paris le 28 mai dernier. Le souvenir qui m'en reste est une grande salle claire, très éclairée et assez froide.

Dans la Maison Ronde, la salle est un peu moins grande mais quelle chaleur s'en dégage dès qu'on y pénètre. Les essences de bois bruns sont baignées dans un éclairage qui ne les écrase pas. Il se dégage une belle élégance de l'ensemble.

Pour ce qui est de l'acoustique, bien que placée trop près à mon goût encore une fois mais pas au premier rang, les sonorités entendues étaient bien distinctes. J'ai cependant supposé que depuis les balcons supérieurs, on devait percevoir une homogénéité de l'orchestre qui n'enlevait rien aux spécificités de chaque instrument. Je testerai, c'est promis car les fauteuils de cette salle m'accueilleront souvent je pense !

Quant au programme de ce 4 décembre, il était le suivant :

  • Orchestre Philharmonique de Radio France
  • Lise de la Salle, piano
  • Karl-Heinz Steffens, direction.
et pour les oeuvres :
  • Arnold Schönberg - Symphonie de chambre n° 2
  • Johannes Brahms - Concerto pour piano et orchestre n° 1
  • Johannes Brahms/Arnold Schönberg, Quatuor n° 1 en sol mineur - orchestration de A. Schönberg
La petite symphonie de chambre n° 2 est écrite en 1939 et le compositeur revient, pour cette oeuvre, à une écriture tonale. Comme pour Moses et Aron, Schönberg peine à achever son oeuvre. Ses précédentes découvertes (dodécaphonisme et musique sérielle) perturbent la composition de cette pièce. "Mon style s'est beaucoup approfondi depuis lors et j'ai du mal à concilier ce que, à juste titre, j'écrivis autrefois en faisant confiance à mon sens de la forme, et sans trop y penser, avec mes vastes exigences présentes" écrit-il dans une lettre à Fritz Stiedry (chef d'orchestre). Il en restera, finalement, aux deux mouvements terminés : Adagio poco et Con fuoco, molto adagio.

J'ai pris plaisir à l'entendre. Elle m'a semblée bien exécutée par le Philhar et bien dirigée par K.H. Steffens.

L'orchestration par le même Arnold Schönberg du quatuor n° 1 de Brahms s'imposait-elle ? Sans doute pas. Mais Brahms fut l'un des grands modèles de Schönberg qui lui reconnaissait sa modernité. Emigré aux USA, il décide en 1937 d'orchestrer ce quatuor parce qu'il aime cette oeuvre qu'il a jadis jouée à l'alto ou au violoncelle. 
Karl-Heinz Steffens
On passe donc de quatre musiciens à une grande formation orchestrale et le dernier mouvement est un superbe exercice de musique par son héroïsme et son folklore qui nous rapproche des célèbres danses hongroises. Excellente prestation de l'orchestre dans son ensemble et direction énergique du chef allemand.

J'ai gardé pour la fin mon sentiment un peu frustré de l'interprétation du premier concerto de Brahms par Lise de la Salle. A l'issue des quatre mouvements joués fougueusement par la jeune pianiste, je restai sur ma faim sans vraiment savoir pourquoi. Mais je n'avais pas de point de comparaison et n'osai pas trop "la ramener".
Lise de la Salle

J'ai donc écouté une autre version pour "voir". J'ai choisi une pianiste pour comparer le comparable, un solide orchestre dirigé par un chef allemand lui aussi. Et là, j'ai compris ce qui avait manqué à l'interprétation de la jeune normande : un projet, une profondeur, un ressenti, un exposé plus expressif... Elle a la fougue et le tempérament pour une telle oeuvre. Les passages rythmiquement forts sont brillants. Mais les piani manquent de corps et se perdent sous ses doigts comme une soprano qui déplacerait sa voix pour chanter une phrase pianissimo et en perdrait la couleur. Ici, on perd la couleur de l'oeuvre souvent.



Et je crois que la direction de Karl-Heinz Steffens n'a pas insufflé non plus de liant à l'orchestre. Les différents pupitres - les cors et les bois en particuliers - ne ressortaient pas assez derrière les coups d'archets des cordes.




Je conserve tout de même de cette soirée la satisfaction d'avoir entendu de la musique vivante et d'avoir vibré - quels qu'aient été mes ressentis - à l'exécution d'oeuvres du répertoire. Rien, pour moi, n'a plus de valeur qu'une soirée de concert ou d'opéra dans une salle !

dimanche 22 novembre 2015

Paris, L'Elisir d'Amore et Lulu depuis New York

Nous fêterons, avec "Au Choeur des Voix", le printemps et Paris les 19 et 20 mars prochains à Bourron-Marlotte. Ceci n'est pas une pub. Il y a longtemps déjà que notre Chère Alix a choisi Paris comme thème pour notre spectacle. Nous ne pensions pas qu'une violente actualité viendrait s'inviter au moment où nous commençons nos répétitions.

Cependant, après les larmes du triste réveil qui fut le nôtre le samedi 14, c'est avec beaucoup de volonté résistante que nous avons travaillé nos airs (Donde lieta usci..., Ô Paris, gai séjour... et autres mélodies légères) et déchiffré, dès le dimanche après-midi, le choeur d'entrée de La Vie Parisienne.

Une manière d'affirmer notre attachement à Paris, magnifique ville lumière, ville de fêtes, ville d'ambiances et de plaisirs mais, aussi, ville de solidarité, ville de résistance et d'accueil, ville d'insurrection et de mobilisation qui ne s'en laissera jamais conter par quelque organisation terroriste que ce soit ni par quelque dictature religio-politique que ce soit.

Alors, amis parisiens, ne vous laissez pas gagner par la peur. Sortez ! Allez boire un verre aux terrasses des cafés, rendez-vous au théâtre, au ciné, à l'opéra, dans les music'hall et les musées... Vous avez la chance d'avoir à portée de vos yeux et de vos oreilles le meilleur de la culture et du divertissement. Alors, profitez-en !!!

Nos instances gouvernementales ont déclaré la guerre à Daech. Très bien. Menons notre guerre contre l'intolérance et l'obscurantisme, la violence abêtissante et stérile et les croyances d'un autre âge. Défendons, au jour le jour, les fondements de notre culture et ce bien si précieux : NOTRE LIBERTÉ !



Je résistai donc, mercredi soir, dans la salle de l'Opéra Bastille. Et je constatai, avec bonheur, que nous étions fort nombreux à nous rebeller, la salle étant pleine. Il faut dire que l'affiche très séduisante nous conviait à assister à cette reprise de "L'Elisir d'Amore" de Gaetano Donizetti dans la mise en scène de Laurent Pelly avec le couple lyrique nouvellement marié : Roberto et Aleksandra.
Aleksandra Kurzak et Roberto Alagna

Premier jour de reprise après le drame du week end, Stéphane Lissner prononça quelques mots et fit observer une minute de silence qui en fut une véritable et très impressionnante. Après quoi, orchestre, choeur et solistes entonnèrent La Marseillaise.
A. Kurzak, R. Alagna, Mario Cassi, Ambrogio Maestri

Et puis, place à la musique ! Celle, enthousiasmante, de Donizetti. Dans la mise en scène pétillante et colorée de Pelly, les deux tourtereaux ont su être fringants, légers et primesautiers. 

Joli timbre d'Aleksandra Kurzak qui prête son joli minois à Adina. Voix pas très volumineuse mais bien projetée aux aigus parfois difficiles.

Le Belcore est servi par Mario Cassi avec un beau timbre de baryton mais qui manque un peu d'assurance. 

Ambrogio Maestri est un Dottor Dulcamara vocalement parfait et scéniquement truculent à souhaits.
Ambrogio Maestri et Roberto Alagna

Bonne prestation de Mélissa Petit dans le rôle, court mais important, de Giannetta.

Quant à notre Roberto, il est superbe ! Bien dans sa tête, heureux dans sa vie, lumineux dans sa voix. Sautant, bondissant, alerte et vif comme un jeune homme, il se joue des difficultés et semble s'amuser beaucoup. Il chante le très bel air "Una furtiva lacrima" avec un legato et un phrasé incomparables. Il remplace la légèreté lumineuse de ses débuts par une coloration plus charnue et plus ample de son timbre qui alourdit à peine la mélodie en lui donnant une nouvelle consistance plus opulente. C'était très beau et le public ne s'y est pas trompé qui lui fit une ovation.

Choeur et orchestre impeccables, direction honnête.


Dans les retransmissions du MET de cette saison, nous avons eu droit hier soir à la nouvelle production de Lulu d'Alban Berg.

Oeuvre sombre et difficile que cet opéra créé en 1937 en Suisse. Ce fut une grande soirée d'opéra à laquelle ont assisté les spectateurs courageux de l'Ermitage à Fontainebleau, dans une très créative mise en scène de William Kentridge qui évolue sur fond de multiples dessins qui se créent en vidéo sous nos yeux, les chanteurs en costume années 30 colorés (vert pomme...) évoluent dans des décors Art Déco à la fois minimalistes et grandioses (table, chaise, canapé, échelle, escalier...), l'ensemble restant d'un grand esthétisme ; j'en retiendrai la formidable direction d'acteurs de tous les chanteurs, expressifs, concernés, convaincants.

La direction musicale est confiée à Lothar Koenigs et je n'oserais rien en dire sinon qu'elle m'a semblée très bonne.

Pour la ditribution, en revanche, j'ose me prononcer. Tous les rôles furent parfaitement chantés : Franz Grundheber, Johan Reuter, Paul Groves, Daniel Brenna, Susan Graham ont donné le meilleur d'eux-même dans cette difficile partition.
Quant à Marlis Petersen, elle est une Lulu absolument magnifique, tant vocalement que scéniquement. Belle, sensuelle, attachante et crispante tout à la fois, elle chante, à moitié nue tout au long de la représentation, ce rôle si lourd et si tendu, sans une faille. Un grand BRAVO ! et merci au MET pour cette retransmission.

mardi 3 novembre 2015

Moses und Aron de Arnold Schoenberg - De l'indiscible en noir et blanc

Opéra Bastille - 26 octobre 2015

Arnold Schoenberg (1874 - 1951) compose en deux années (1931-1932) les deux actes de son oeuvre inachevée, après l'avoir longuement mûrie, depuis 1925 pense-t-on.

Il écrit le troisième acte mais n'en composera jamais la partition bien qu'il ait affirmé, à plusieurs reprises, pouvoir le faire en quelques mois.

L'oeuvre est donc le plus souvent donnée en deux actes et s'achève aux "Tables de la Loi", comme la production actuelle de l'Opéra de Paris. Il arrive que certains théâtres restituent le troisième acte déclamé, comme l'a suggéré Schoenberg lui-même peu avant sa mort.

C'est ce que m'a appris le Kobbé, seule ressource consultée avant de m'asseoir dans mon inconfortable fauteuil de Bastille ce soir-là. Vierge de toute influence concernant cette production et dotée d'un très mince bagage sur l'oeuvre, je m'attendais à un spectacle total mais difficile. Ce fut total et difficile, musicalement, fort et souvent enthousiasmant, scéniquement globalement d'un grand esthétisme.

Mon attention a, bien sûr, subi maintes déperditions : musicales d'abord malgré la beauté, la clarté et l'immense talent des Choeurs et de l'Orchestre de l'Opéra de Paris sous l'admirable direction de Philippe Jordan. Grâce à lui, certainement, je suis parvenue à entendre ces sonorités incroyablement diversifiées, ces rythmes fractionnés, fragmentés ou rompus. J'ai pu apprécier l'énorme travail du Choeur dont les parties multiples se mélangent, chant et déclamation, chuchotements perceptibles par mes oreilles inaccoutumées. Merci à tous pour cet art abouti.

Sans présumer de ce que Patrice Chéreau, à qui Stéphane Lissner (actuel Directeur de l'Opéra de Paris) avait initialement confié la mise en scène, aurait conçu ce spectacle, je crois qu'on peut penser qu'il y aurait gagné en humanité et en direction d'acteurs.

C'est en effet - et à mon humble avis - ce qui manque à la mise en scène de Romeo Castellucci. Cependant, je lui reconnais un grand sens de l'esthétisme, surtout dans la première partie où, après la scène du Buisson Ardent (simple anneau lumineux rougeoyant) et l'accord d'Aaron pour être le porte-parole de son frère, le Peuble Elu, enveloppé de tulle blanc, se meut dans un épais brouillard laiteux où les visages et les mains sont comme "floutés". Pour le spectateur, l'effet est le même que lorsqu'on conduit, la nuit, sur une route qui se perd dans le brouillard et que la visibilité humide se borne à la longueur restreinte de la lumière floue des phares.

Belle idée les mots incohérents projetés à toute volée et qu'Aaron ne parvient pas à rendre compréhensibles pour le Peuble. Mais la projection en est trop longue et capte l'attention malgré soi, au détriment de l'écoute.

Le second acte voit le passage du blanc au noir, du bien au mal dans la scène du Veau d'Or. Ce dernier est très avantageusement représenté par un plantureux et affable taureau au poil frisé et court sur pattes, sans doute habitué des concours du Salon de l'Agriculture car d'une placidité à toute épreuve, même à celle de l'arrosage du liquide noir sur son pelage clair...

Personne sur scène n'échappe au liquide visqueux et sombre, le Peuble entier se roulant dans ce symbole représentant tout à la fois la luxure, l'orgie et l'obsession suicidaire.





Là encore, au bout d'un certain temps, les aspersions et les baignades noires lassent et dispersent l'attention.Heureusement, la chorégraphie très appropriée de Cindy Van Acker souligne d'une manière plus élégante la chute collective dans la débauche.




Lorsque Moïse revient du Mont Sinaï, les mots des Tables de la Loi s'impriment au sol, l'encre noire s'est logée dans les aspérités des lettres qui apparaissent lorsque le sol est nettoyé de cette fange.

Tous les rôles, très épisodiques, sont parfaitement chantés par des membres du Choeur.



John Graham-Hall, ténor au timbre lumineux, campe un Aron très solaire. Sa vaillance est altérée par un vibrato sérieux dans le médium mais les aigus sont éclatants.







Le Moses de Thomas Johannes Mayer m'a paru, quant à lui, tout à fait irréprochable. Beau timbre de
baryton-basse, ample et bien projeté.


A tous les deux je dis toute mon admiration pour l'interprétation de ces deux rôles si ardus musicalement et vocalement.

J'ai donc découvert avec un grand contentement cet opéra dodécaphonique du XXème siècle. Il est probable que j'irai le voir de nouveau car, bien entendu, beaucoup de subtilités m'ont échappées. Néanmoins, le jour n'est pas encore venu où je l'écouterai dans mon salon...